Robert Keramsi
De L’altérité
Le premier jour, l’homme découvrit ses pieds, enfoncés dans la glaise humide. A chaque fois qu’il en soulevait un, sa forme exacte restait imprimée dans l’argile.
Le deuxième jour, l’homme vit qu’il avait des jambes et qu’en les écartant l’une de l’autre, il pouvait changer de place. Il commença alors à marcher à travers plaines et forêts, rassuré de laisser derrière lui son empreinte.
Le troisième jour, stupéfait, il vit juste devant lui la marque d’un autre pied. La trace était menue, à peine visible dans le sol. L’homme accéléra son pas et avant la fin du jour, il rencontra l’autre qui le précédait.
Le quatrième jour passa à la vitesse de la lumière. L’homme et l’autre ne cessaient plus de se parcourir l’un l’autre de leurs mains grandes ouvertes. Ils s’apprenaient par cœur, différents et pourtant si proches.
Le cinquième jour dura une éternité de saisons. Ensembles, l’homme et l’autre traversèrent les âges du monde, et le temps, toujours un peu pressé, souvent indélicat, prit leur corps pour témoin.
Le sixième jour n’eut pas lieu, car l’homme perdit l’autre, ou plutôt, il disparut. Il l’avait déposé là où il l’avait trouvé la première fois. Il y était resté longtemps, sans bouger, avant d’être emporté par le vent.
Le septième jour, l’homme pris de la terre dans ses mains et ferma les yeux. Ses pouces s’enfoncèrent deux fois, creusant des orbites, tandis qu’ils ramenaient un peu de glaise autour pour ourler le sourcil. Il laissa ensuite ses doigts mouler des pommettes, puis des lèvres, l’arête d’un nez et le lobe d’une oreille. Plus tard, ce furent l’arrondi d’une épaule, le pendant d’une hanche alourdie par les ans, et tout le reste du ventre, du dos, des cuisses, des bras, de tout ce que contient les viscères, le sang, les muscles, la vie, l’émotion, le désir, la défaite. Le souffle.
Quand il ouvrit les yeux, démon ou bien démiurge, il contempla son œuvre, cet autre lui-même mais cet autre quand même qui lui faisait face, présence arrêtée dans le flux des heures par un Pompéi des origines.
Le huitième jour, sans même prendre de repos, l’homme, devenu sculpteur, laissa son geste et son regard accorder le hasard, féconder la matière. Et depuis, dressée sur ossature d’acier, toute une humanité de bronze et de ciment attend calmement dans un infini présent.
Ou n’attend rien au fond, offerte simplement aux pluies et aux lézards, pas chatouilleuse, pieds nus, dans l’herbe…
Pascale Solignac


